« Feuilleter, découvrir, échanger » l’atout des librairies indépendantes face aux géants du commerce

À Mons, la librairie Scientia continue d’occuper une place bien réelle dans le paysage culturel, entre rayons fournis, conseils personnalisés et présence locale. Face aux plateformes en ligne, les habitudes d’achat se partagent entre rapidité, praticité et attachement au contact humain. À travers les témoignages de Lise Mairesse, d’Emmanuelle Mary et de Linaëlle Bischeglia, se dessine une réflexion plus large sur l’évolution des pratiques culturelles et sur ce que représente encore aujourd’hui une librairie indépendante dans le quotidien des lecteurs.

Dans la rue de la Chaussée, la vitrine de Librairie Scientia accroche le regard avec ses tables chargées de nouveautés et ses affiches d’événements littéraires. À l’intérieur, les rayons se succèdent presque sans interruption. Des étudiants traversent le fond du magasin à la recherche de manuels scolaires pendant qu’une cliente feuillette lentement un roman avant de le reposer quelques étagères plus loin. On parle bas. On prend son temps. Rien ne rappelle vraiment l’urgence froide d’un achat en ligne.

« Une librairie doit être un lieu où les gens ont envie de rester »

Pour Lise, la différence avec les plateformes en ligne ne se joue pas uniquement sur le produit vendu. « Une librairie indépendante doit créer plus qu’un lieu de vente », explique-t-elle. « Il faut une atmosphère, un endroit où les gens se sentent bien et où ils ont envie de revenir. »

Dans les rayons, cette idée prend forme presque naturellement. Ici, un lecteur demande un conseil avant de repartir avec deux titres supplémentaires. Là, une libraire reconnaît immédiatement les goûts d’un habitué. « On connaît certains clients par cœur », sourit Lise. « On sait ce qu’ils aiment lire, ce qu’ils viennent chercher, parfois même à quel moment ils passent dans la semaine. »

Elle insiste aussi sur ce que permet une librairie physique : le hasard. « Sur Internet, on cherche ce qu’on veut et c’est rapidement terminé. Ici, les gens prennent plus de temps, ils peuvent tomber sur un autre livre, discuter avec nous, découvrir un auteur auquel ils n’auraient pas pensé. »

« Les clients veulent tout, tout de suite »

Derrière le comptoir, les commandes s’empilent pourtant à longueur de journée. Certaines arrivent en quarante-huit heures, d’autres mettent plusieurs semaines. Et c’est précisément là que les habitudes ont changé.

« On sent une vraie demande d’immédiateté », constate Lise. « Quand on annonce dix jours de délai pour un livre, certains clients trouvent déjà ça énorme. »

Face à Amazon, les librairies indépendantes peinent surtout à rivaliser avec la rapidité logistique. « Eux ont des entrepôts gigantesques. Nous, on travaille avec des fournisseurs différents selon les maisons d’édition. »

Pourtant, elle nuance immédiatement : « Les gens pensent parfois qu’Amazon est toujours plus rapide, mais ce n’est pas forcément vrai. Et surtout, nous, on assure un vrai suivi. Si un livre arrive abîmé, on le recommande directement. »

En Belgique, le prix du livre est encadré par une réglementation qui limite les réductions à 5 %, empêchant les grandes plateformes de casser massivement les prix.

« Le prix, la rapidité et le fait de ne pas devoir se déplacer »

Pour Emmanuelle, pourtant, le choix reste simple. Elle commande principalement ses livres en ligne et ne cache pas ses raisons. « Le prix, la rapidité et le fait de ne pas devoir se déplacer », résume-t-elle.

Elle reconnaît encore entrer dans des librairies, mais surtout pour accompagner ses enfants. « Même si je découvre un livre en magasin, je vais souvent l’acheter ensuite sur Internet. »

Le contact humain ne lui manque pas. « Absolument pas », répond-elle lorsqu’on lui demande si les conseils personnalisés pourraient la faire revenir davantage en librairie.

Son témoignage reflète une manière de consommer où l’achat devient avant tout pratique. “Le livre garde une valeur culturelle et émotionnelle”, dit-elle, mais le moment de l’achat, lui, doit être rapide et simple.

« Rien ne remplacera le fait de découvrir un livre par hasard »

À l’inverse, Linaëlle défend une expérience beaucoup plus instinctive. « J’aime entrer dans une librairie sans savoir ce que je vais acheter », explique-t-elle. « J’aime pouvoir feuilleter les livres, regarder les couvertures, me laisser influencer. »

Elle raconte avoir découvert une de ses sagas préférées grâce au conseil d'un libraire. "Ça, internet ne peut pas vraiment le remplacer."

Pour elle, soutenir les librairies indépendantes reste important, même si elle commande parfois en ligne lorsqu'un ouvrage est introuvable ailleurs. "Les petits commerces ont besoin de visibilité", dit-elle. "Et puis une librairie, ce n'est pas juste un endroit où on vend des livres".

« Le lien humain, on ne l’aura jamais sur Amazon »

Chez Scientia, cette idée revient constamment dans les mots de Lise. « Ce qui nous fait tenir, c’est le lien avec les gens. »

La librairie organise des rencontres littéraires, des débats, des séances de dédicaces et multiplie les partenariats culturels dans la ville. « L’année passée, on a organisé presque cinquante événements », explique-t-elle. « Pour moi, ce n’est pas juste commercial. C’est créer une communauté autour du livre. »

Elle évoque aussi les réseaux sociaux, les coups de cœur publiés en ligne, les clients qui réservent un ouvrage via Instagram ou Messenger. « On essaie d’être partout à la fois sans perdre ce qui fait notre identité. »

Dans la librairie, les conversations continuent pendant qu’un nouveau client pousse la porte. Certains repartent avec plusieurs romans sous le bras. D’autres seulement avec un titre conseillé à la volée. Entre les rayons serrés et les discussions discrètes, Scientia donne surtout l’impression de défendre un rythme différent.

Un rythme où l’on prend encore le temps de chercher un livre sans forcément savoir lequel.

Découverte d’une librairie montoise

Installée au 64 / 66 rue de la Chaussée, en plein cœur du piétonnier montois, la librairie Scientia fait partie du paysage culturel de Mons depuis plus de cinquante ans. D’abord spécialisée dans les ouvrages scolaires, scientifiques et universitaires, la librairie s’est progressivement ouverte à la littérature générale, aux essais, aux mangas ou encore aux livres jeunesse. Depuis son installation dans un bâtiment historique du centre-ville en 2020, elle collabore régulièrement avec des acteurs culturels montois et organise plusieurs rencontres littéraires chaque années. Avec ses rayons denses, ses tables de nouveautés et son accueil personnalisé, Scientia défend aujourd’hui une vision du livre qui dépasse largement la simple vente.

Les rayons de la librairie Scientia misent sur la découverte et le conseil plutôt que sur l’achat immédiat. © Louanne Equeter, 2026
Entre commandes, conseils personnalisés et préparation des vitrines, l’équipe de la librairie Scientia adapte constamment ses rayons aux tendances littéraires. © Louanne Equeter, 2026

Par Louanne Equeter